L’écrivain colombien Gabriel García Márquez est mort à 87 ans ce jeudi 17 avril. Succès international, son roman « Cent ans de solitude » est considéré comme le récit le plus représentatif du roman latino-américain moderne et de l’école dite du « réel merveilleux ». Il a reçu le prix Nobel de littérature en 1982. Auteur de plusieurs textes pour « Le Monde diplomatique », il avait notamment publié dans nos colonnes cette nouvelle inédite en août 2003.
Une nouvelle inédite de Gabriel García Márquez

La Nuit de l’éclipse

Depuis plusieurs années, Gabriel García Márquez se consacre à l’écriture de ses Mémoires, dont le premier tome, Vivre pour la raconter, paraît en français en octobre prochain. Durant les quelques pauses qu’il s’accorde, il travaille sur un recueil de six nouvelles, qui peuvent être lues soit indépendamment, soit reliées entre elles, sous le titre Nous nous verrons en août, avec un début, une fin et la continuité dramatique d’un roman. « La Nuit de l’éclipse » est la troisième nouvelle de cette série.
par Gabriel García Márquez, août 2003
D’autres mystères de cet hôtel extravagant étaient beaucoup moins simples pour Ana Magdalena Bach. En allumant une cigarette, elle déclencha un système de sonneries et de lumières, et une voix autoritaire lui signala en trois langues différentes qu’elle se trouvait dans une chambre non-fumeur, la seule qu’elle avait pu obtenir cette nuit de festivités. Elle dut réclamer de l’aide pour comprendre qu’avec la carte qui servait à ouvrir la porte on pouvait aussi allumer la lumière, la télévision, mettre en marche l’air conditionné et la musique d’ambiance. On lui montra comment manipuler le clavier électronique de la baignoire ronde pour régler les érotiques et relaxants remous du Jacuzzi. Folle de curiosité, elle ôta sa robe trempée de sueur à cause du soleil du cimetière, enfila le bonnet de douche pour protéger sa coiffure et s’abandonna aux tourbillons de mousse. Heureuse, elle composa le numéro de téléphone de chez elle, en longue distance, et cria la vérité à son mari : « Tu n’imagines pas combien j’ai besoin de toi. » Elle le provoqua avec une telle ardeur qu’il sentit à travers le téléphone l’excitation bouillonnante dans la baignoire.
- Merde, dit-il, tu me dois ce coup-là.
Elle avait pensé commander quelque chose à grignoter dans son alcôve pour ne pas avoir à s’habiller, mais les tarifs du service à la chambre la décidèrent à descendre dîner comme une démunie à la cafétéria. La robe de soie noire, tubulaire et trop longue pour la mode, allait bien avec sa coiffure. Son décolleté lui donnait la sensation d’être à moitié nue, mais le collier, les boucles d’oreille et ses bagues de fausses émeraudes lui remontaient le moral et rehaussaient l’éclat de ses yeux.
Lorsqu’elle descendit dîner, il était huit heures. Elle termina vite son repas. Agacée par les pleurs des enfants et la musique stridente, elle décida de retourner dans sa chambre lire Le Jour des Trifides, qu’elle avait commencé depuis plus de trois mois. Le calme du hall de l’hôtel la réanima, et, en passant devant le cabaret, elle remarqua un couple de professionnels qui dansait la Valse de l’Empereur avec une technique parfaite. Absorbée par le spectacle, elle resta sur le seuil jusqu’à ce que les danseurs aient quitté la piste pour laisser place à la clientèle ordinaire. Une voix douce et virile, effleurant son dos, la tira de sa rêverie :
- On danse ?
Ils étaient si proches qu’elle sentit l’odeur légère de sa timidité poindre sous sa lotion après-rasage. Elle le regarda alors par-dessus son épaule et eut le souffle coupé. « Pardonnez-moi, lui dit-elle troublée, mais je ne suis pas habillée pour danser. » La réplique de l’homme fut immédiate :
- C’est vous qui habillez votre robe, madame.
La formule l’impressionna. D’un geste inconscient, elle passa la main sur ses seins intacts, ses bras nus, ses hanches fermes, pour s’assurer que son corps était bien là où elle le ressentait. Ensuite, elle regarda de nouveau par-dessus son épaule, non pour le reconnaître mais pour s’approprier cet homme de ses yeux, les plus beaux qu’il verrait jamais.
- Vous êtes très gentil, lui dit-elle avec charme. Aucun homme ne dit plus ces choses-là.
Il vint alors auprès d’elle et réitéra en silence son invitation à danser. Ana Magdalena Bach, seule et libre sur son île, agrippa la main tendue avec toute la force de son âme, comme si elle tombait d’un précipice.
Ils dansèrent trois valses à la manière ancienne. Elle supposa dès les premiers pas, à cause du cynisme de son adresse, qu’il était un de ces professionnels employés par l’hôtel pour animer les nuits, et se laissa entraîner dans des virevoltes effrénées, tout en le maintenant éloigné à la distance de son bras. Il lui dit, plongeant son regard dans le sien : « Vous dansez comme une fée. » Elle savait que c’était vrai, mais elle savait aussi qu’il aurait fait le même compliment à n’importe quelle femme qu’il eût voulu mettre dans son lit.
Lors de la seconde valse, il tenta de la serrer contre son corps, et elle parvint à le maintenir à sa place. Il s’appliqua alors à danser comme un dieu, en la guidant par la taille du bout des doigts, comme une fleur. Vers le milieu de la troisième valse, elle avait l’impression de le connaître depuis toujours.
Elle n’avait jamais imaginé un homme aussi vieux jeu avec si belle allure. Il avait la peau pâle, des yeux de feu sous des sourcils broussailleux, des cheveux de jais, lissés à la gomina, séparés en leur milieu par une raie parfaite. Le smoking tropical de soie écrue ajusté à ses hanches étroites parachevait sa silhouette de dandy. A l’image de ses manières affectées, tout en lui était artificiel ; toutefois, ses yeux enfiévrés semblaient avides de compassion.
A la fin de la série de valses, il la conduisit vers une table isolée sans le lui avoir proposé. Ce n’était pas nécessaire : d’avance, elle connaissait la suite et se réjouit qu’il commande du champagne. La lumière tamisée du salon rendait l’endroit agréable, et chaque table avait son propre espace d’intimité.
Ana Magdalena calcula que son compagnon ne devait pas avoir plus de trente ans, parce qu’il ignorait presque tout du boléro. Elle mena la danse avec tact, jusqu’à ce qu’il ait pris le rythme. Elle le maintint cependant à distance pour ne pas lui donner l’envie de sentir dans ses veines son sang échauffé par le champagne. Mais il la força, d’abord avec douceur, et ensuite de toute la force de son bras autour de sa taille. Elle sentit alors sur sa cuisse ce qu’il voulait qu’elle sente pour marquer son territoire, et elle maudit le battement du sang dans ses veines et l’accélération de sa respiration ; mais elle sut s’opposer à la seconde bouteille de champagne. Il dut s’en apercevoir et l’invita à faire quelques pas sur la plage. Elle dissimula sa gêne par une frivolité compatissante :
- Savez-vous l’âge que j’ai ?
- Je ne peux pas imaginer que vous ayez un âge, dit-il.
- A peine celui que vous me donnerez.
Elle n’avait pas terminé sa phrase que, lasse de tant de mensonges, elle décida de placer son propre corps devant le dilemme absolu : maintenant ou jamais. « Je regrette », dit-elle en se levant. Il sursauta.
- Que se passe-t-il ?
- Je dois m’en aller, dit-elle. Je ne tiens pas le champagne.
Il proposa d’autres programmes innocents, ignorant sans doute que, lorsqu’une femme décide de partir, nul pouvoir humain ou divin ne l’arrête. Enfin, il se rendit.
- Vous permettez que je vous raccompagne ?
- Ne vous dérangez pas, dit-elle. Et merci, en vérité, pour cette nuit inoubliable.
Dans l’ascenseur, elle se repentait déjà. Elle éprouvait une rancune féroce contre elle-même, mais la satisfaction d’avoir agi comme il convenait la consolait. Elle entra dans sa chambre, retira ses chaussures, se jeta sur son lit sur le dos et alluma une cigarette. Presque au même instant, on sonna à la porte, et elle maudit cet hôtel où la loi persécutait les clients jusqu’à dans leur intimité sacrée. Mais ce n’était pas la loi qui frappait à la porte, c’était lui.
Dans la pénombre du couloir, il ressemblait à un personnage du musée de cire. Elle le dévisagea, la main sur la poignée de la porte, sans la moindre indulgence, et finit par le laisser passer. Il entra comme chez lui.
- Offrez-moi quelque chose, dit-il.
- Servez-vous, dit-elle. Je n’ai pas la moindre idée de comment fonctionne ce vaisseau spatial.
En revanche, lui, savait tout. Il baissa la lumière, mit une musique d’ambiance et servit deux coupes de champagne du minibar, avec l’habileté d’un chef d’orchestre. Elle se prêta au jeu, comme si ce n’était pas elle, mais l’interprète de son propre rôle. Ils en étaient à porter un toast lorsque le téléphone sonna ; et elle répondit, alarmée. Un responsable de la sécurité de l’hôtel, très aimable, l’avertit qu’aucun invité ne pouvait séjourner dans une suite après minuit sans s’être enregistré à la réception.
- Il n’est pas nécessaire de me l’expliquer, l’interrompit-elle, confuse. Je vous prie de m’excuser.
Rouge comme une pivoine, elle raccrocha. Lui, comme s’il avait entendu l’avertissement, le justifia par un argument facile : « Ce sont des mormons. » Et, sans plus attendre, il l’invita à descendre sur la plage, contempler une éclipse totale de Lune. Cette information était nouvelle pour elle. Depuis son enfance, elle nourrissait une passion pour les éclipses, et après s’être débattue toute la soirée entre la retenue et la tentation, cette fois elle ne trouva aucun prétexte valable pour refuser.
- Nous ne pouvons y échapper, dit-il. C’est notre destin.
L’invocation surnaturelle lui ôta ses derniers scrupules. Ils partirent donc voir l’éclipse à bord de la camionnette de l’homme, dans une baie cachée, bordée par une forêt de palmiers, sans trace d’un touriste. A l’horizon, on apercevait les reflets lointains de la ville, le ciel était transparent avec une lune solitaire et triste. Il se gara à l’abri des palmiers, retira ses chaussures, détacha sa ceinture et abaissa le siège pour se mettre à l’aise. Elle découvrit que la camionnette n’avait que deux sièges avant ; et il suffisait d’appuyer sur un bouton pour les transformer en lit. Le reste de l’espace était occupé par un bar minimal, une chaîne hi-fi avec le saxo de Fausto Papetti et un coin toilette composé d’un bidet portatif, derrière un rideau cramoisi. Elle comprit tout.
- Il n’y aura pas d’éclipse, dit-elle. Il n’y en a qu’à la pleine lune, et nous sommes en quart croissant.
Il demeura imperturbable.
- Alors, ce sera une éclipse du Soleil, dit-il. Nous avons tout notre temps.
Il n’y eut pas d’autres préliminaires. Tous deux savaient à quoi s’en tenir ; et elle savait que c’était la seule chose différente qu’il pouvait lui offrir depuis leur première danse. Elle fut étonnée par l’habileté de magicien avec laquelle il la déshabilla, pièce par pièce, presque fil par fil, avec le bout des doigts, en l’effleurant à peine, comme on pèle un oignon. A la première charge du minotaure, elle se sentit défaillir sous la douleur et ressentit l’humiliation atroce d’une poule écartelée. Elle manquait d’air, et une sueur glacée la trempait, mais elle fit appel à ses instincts primaires pour ne pas se sentir diminuée, ni paraître inférieure à lui, et ils s’abandonnèrent tous deux au plaisir inconcevable de la force brute subjuguée par la tendresse. Ana Magdalena ne se préoccupa pas de savoir qui il était ; elle n’essaya même pas. Ce n’est que quelque trois années après cette nuit inoubliable qu’elle reconnut à la télévision son portrait-robot de vampire triste, recherché par toutes les polices des Caraïbes comme escroc et proxénète de veuves joyeuses et solitaires. et assassin probable de deux d’entre elles.
(Traduit de l’espagnol - Colombie - par Laurence Villaume.)
Gabriel García Márquez
Gabriel García Márquez est né à Aracataca, en Colombie, en 1927. Son roman Cent ans de solitude (Seuil, Paris, 1968) connut un succès international et est considéré comme le récit le plus représentatif du roman latino-américain moderne et de l’école dite du « réel merveilleux ». Il est l’écrivain de langue espagnole le plus célèbre au monde et la plupart de ses livres sont devenus des classiques de la littérature contemporaine, en particulier :L’Automne du patriarche (Grasset, Paris, 1975), L’Amour au temps du choléra (Grasset, 1987) et Chronique d’une mort annoncée(Grasset, 1981). Il a